Aujourd'hui, comme un Européen sur trois en 2025, vous allez sans doute faire appel à l'intelligence artificielle générative au cours de votre journée. Depuis quelques années, les assistants IA vous aident à répondre à un mail, à obtenir une réponse sur n'importe quel sujet, à vous faire coacher sur tout et n'importe quoi. Ou simplement à trouver un peu de compagnie.
Pour les plus malins d'entre vous, qui usez – et abusez, je vous vois – de l'IA dans votre vie professionnelle, vous avez déjà quitté le monde des assistants pour celui bien plus sexy des agents : ces employés virtuels et autonomes à qui vous confiez vos tâches les plus répétitives, ou le développement de vos projets les plus complexes. Vous maîtrisez chaque jour un peu mieux le jargon, plus technocratique encore que celui de Bruxelles, de cette nouvelle révolution : modèle, prompt, token, fenêtre de contexte…
En quelques années, parfois en quelques semaines seulement, dans l'excitation comme dans la peur, vous avez appris à interagir avec ces intelligences artificielles. À leur dire quoi faire et comment. À repérer ce qu'elles font bien, ou moins bien. Jusqu'à en devenir… dépendant ?
Mais dépendant de qui ? Qui développe ces assistants et ces agents avec qui vous échangez toute la journée ? Qui fabrique les puces qui entraînent et font tourner les modèles sur lesquels ils reposent ? Avec quelles machines ? Et qui construit et opère les data centers, toujours plus voraces en électricité et en minéraux critiques, qui hébergent toute cette puissance de calcul ? Plus important encore, existe-t-il un acteur européen pour chacune de ces couches technologiques ? Ou sommes-nous déjà les vassaux de ces nouveaux empires de l'intelligence artificielle, qui ne nous veulent pas que du bien ?
Cet été sur Max Europe, je plonge avec vous dans la fable de l'IA européenne, souveraine. Mais je dois vous prévenir : elle est tout aussi cruelle que porteuse d'espoir. Âmes sensibles s'abstenir.
On y croise des monstres qui rugissent chaque jour un peu plus fort la puissance, réelle ou fantasmée, de leurs modèles. On peine à distinguer d'autres créatures, plus sournoises, qui organisent la rareté des puces et la pénurie des minéraux critiques. On s'émerveille devant le génie et le courage de nos champions européens, toujours prêts à franchir un nouvel obstacle. Souvent avec si peu de ressources que certains finissent par se faire dévorer sur le chemin. On y débusque le manque de lucidité, comme de courage, des chefs à plumes de nos villages européens. Enfin, il y a nous, et notre paresse – ou notre exigence ? – d'utilisateurs dont les choix quotidiens peuvent encore décider de la morale de cette fable.
Car tout n'est pas perdu : l'histoire que je m'apprêtais à vous raconter, celle de la défaite annoncée, n'est plus d'actualité. Un rebondissement a tout changé. Le 12 juin dernier, c'est une toute autre Fable qui s'est effondrée…
Épisode 1 – Kill switch : le jour où les États-Unis ont débranché l'Europe
Le 9 juin, Anthropic, l'entreprise américaine derrière l'assistant Claude, lance Fable 5, le dernier-né de ses modèles grand public. Depuis quelques mois, l'entreprise a le vent en poupe, surtout auprès des développeurs avec son outil Claude Code. Depuis quelques mois aussi, elle est en conflit ouvert avec le gouvernement américain, après avoir refusé d'accorder au ministère de la Défense (rebaptisé ministère de la Guerre par Donald Trump) un accès illimité à ses modèles, sans garde-fous.Mythos : le modèle d’Anthropic trop dangereux pour le commun des mortels
Mais Fable 5 a un grand frère incontrôlable : Mythos 5. Un modèle jugé tellement doué pour débusquer les failles informatiques – celles qu'un pirate exploite pour s'infiltrer dans un réseau électrique, une banque ou un hôpital – que Dario Amodei, le patron d'Anthropic, refuse de l'ouvrir au grand public. Trop puissant, trop dangereux, Mythos est donc réservé à quelques organisations triées sur le volet, au sein d'un programme baptisé Project Glasswing : d'abord aux géants de la tech américains, avant de s'ouvrir à des opérateurs d'infrastructures critiques d'une quinzaine de pays, comme l'agence de cybersécurité de l'Union européenne. Cette hiérarchie d'accès, au passage, aurait déjà dû interroger ou scandaliser nos chefs à plumes. Ce n'est qu'ensuite qu'Anthropic lance Fable 5 : une version bridée de son grand frère, jugée suffisamment rassurante pour être proposée au grand public. Un coup de communication parfait : le mythe de la puissance – que seul un petit cercle de privilégiés a pu vérifier – s'est mué en fable.
Une fable qui aura duré trois jours.
Kill switch : Fable, le premier modèle IA placé sous embargo
Le 12 juin, le gouvernement américain interdit Fable 5 à tout ressortissant étranger, y compris les employés non-américains d'Anthropic. Officiellement au nom de la sécurité : Amazon, par ailleurs hébergeur et investisseur d'Anthropic, aurait trouvé le moyen de contourner les garde-fous du modèle bridé et prévient la Maison-Blanche. Avec des amis pareils, pas besoin de Sam Altman comme ennemi ! Washington soupçonne même, sans jamais le prouver, qu'un groupe lié à la Chine a exploité la même faille. Anthropic conteste ces affirmations et parle d'une simple faille mineure. À moins que la vraie raison ne soit ailleurs : la rancune d'un Donald Trump, encore vexé que Dario Amodei ait refusé de céder à toutes les exigences de son ministère de la Guerre.
Toujours est-il que l'ordre tombe : une simple lettre du ministère du Commerce laisse à peine une heure et demie à Anthropic pour restreindre l'accès à Fable 5, sans préavis ni discussion. Comme il est impossible pour l'entreprise de trier ses utilisateurs ou ses employés par passeport en un claquement de doigts, elle fait la seule chose possible dans l'urgence : couper l'accès à Fable 5 pour tout le monde.
Le kill switch dans son sens le plus littéral. Pour la première fois dans la courte histoire de l'IA, un État traite un modèle comme une arme de guerre, soumise à embargo. Fable 5 rejoint ainsi la longue liste des technologies à double usage placées sous contrôle américain à l'exportation, aux côtés des puces les plus avancées dont nous reparlerons dans un prochain épisode de cette série.
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G7 2026 d’Évian : les patrons d'IA à la table des chefs d'État
Sans surprise, l'affaire s'invite cinq jours plus tard à la table du G7, organisé par la France à Évian, autour d'un déjeuner de travail au titre tout aussi cynique que diplomatique : « Pour un déploiement sécurisé, rapide et efficace de l'intelligence artificielle ».
Autour de la table, on retrouve comme d'habitude les chefs d'État du G7 (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, France, Allemagne, Italie, Japon) et les dirigeants de l'Union européenne : Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, et António Costa, président du Conseil européen. Et pour la première fois, les patrons des géants de l'IA, dont la valorisation et l'influence sur le monde rivalisent désormais avec celles des gouvernements, sont assis à la même table. Côté américain, ils sont cinq : Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic), Demis Hassabis (Google DeepMind), Marc Benioff (Salesforce) et Alexandr Wang (Meta). Pour les autres pays, un seul champion par nation : Arthur Mensch (Mistral, France), Robin Rombach (Black Forest Labs, Allemagne), Uljan Sharka (Domyn, Italie), Victor Riparbelli (Synthesia, Royaume-Uni), Aidan Gomez (Cohere, Canada) et Ren Ito (Sakana, Japon).
Soyons honnêtes : comme moi, vous auriez probablement été incapables de citer plus d'un de ces acteurs européens. Autant vous dire le poids qu'ils pesaient à cette table et pour la presse. Les propositions, ce jour-là, viennent donc principalement des Américains : Dario Amodei et Demis Hassabis plaident pour une coalition de l'intelligence artificielle menée, sans surprise, par les États-Unis. Sam Altman, assis à côté de Donald Trump, joue les altruistes, après avoir signé avec le ministère de la Guerre américain, là où Anthropic a claqué la porte : « Ne confiez pas vos responsabilités à des laboratoires d'IA comme le mien. Nous développons la technologie, mais ce sont les citoyens du monde libre qui fixent les règles. » Du côté des patrons européens, soit aucune déclaration n'a suffisamment marqué les esprits. Soit ils n'ont tout simplement rien proposé.
Macron, Starmer, Carney : trois réponses au kill switch
Si les patrons non-américains se sont tus, vous vous doutez bien que les chefs d’État, eux, n’ont pas pu s’empêcher de parler, pour le meilleur et (surtout) pour le pire. Avec des prises de position maladroites, soumises ou lucides, selon chaque dirigeant :
- Emmanuel Macron dénonce une décision « strictement nationaliste ». Il réclame un statut de « partenaire de confiance » pour accéder aux modèles américains, et une plateforme de coopération entre démocraties face aux risques de l'IA. Traduction : nous n'avons pas d'alternative à Fable 5, rendez-nous-en l'accès. Pourquoi supplier autant pour un modèle que si peu d'Européens auraient pu distinguer du précédent, plutôt que de retourner ce kill switch à son avantage ? C'était l'occasion rêvée pour reprendre la main sur le narratif et promouvoir une IA européenne, souveraine. Au lieu de ça, il amplifie l'impact de l'incident. Arthur Mensch, assis deux chaises plus loin, a dû apprécier.
- Keir Starmer, en bon Premier ministre britannique, tente d'abord d'obtenir un traitement de faveur avec le grand-frère anglo-saxon en coulisse : une dérogation pour les seuls citoyens et entreprises du Royaume-Uni, séparée du sort des autres Européens. C'est raté. Donald Trump lui refuse tout accès privilégié à Fable 5. Comme si la rancune avait encore primé contre celui qu'il a décrit en termes exquis quelques semaines plus tôt, après son refus initial d'accorder aux troupes américaines l'accès (toujours ce mot) aux bases britanniques pendant le conflit avec l'Iran : « On n'a pas affaire à Churchill. » Cruel. Pas tout à fait faux. Cinq jours plus tard, le 22 juin, Starmer démissionne. Pas à cause de ça, bien sûr, mais cet épisode de soumission publique et masochiste n'aura certainement rien arrangé.
- C'est de Mark Carney, le Premier ministre canadien, que vient la seule réponse lucide. Depuis son discours presque doctrinaire de Davos sur l'union des puissances moyennes pour faire face aux forces hégémoniques (« si nous ne sommes pas à la table, nous sommes au menu »), il enchaîne les positions courageuses. Cette fois-ci, il résume l'affaire en une formule :
« La situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement, tous ensemble, avec Mythos et Fable, est le genre de chose qui peut arriver lorsqu'on s'appuie excessivement sur certains modèles […] nous aurons commis une erreur si nous nous contentons d'accepter cette situation, sans en tirer les leçons, sans nous développer et sans diversifier nos activités […] Vous m'entendrez le répéter sans cesse. Ce n'est jamais une bonne idée de n'avoir qu'une seule option. »
– Mark Carney, Premier ministre du Canada
Pas de supplique à la française ni de dérogation à l'anglaise : un constat et un appel à la diversification. C'est ce que Macron, chantre de « l'autonomie stratégique », aurait dû dire. Ou dire en premier. Attention toutefois : c'est aussi l'entreprise canadienne Cohere qui vient d'avaler l'allemand Aleph Alpha, longtemps présenté comme le second espoir européen du modèle de fondation après Mistral, avant qu'il n'abandonne la course. On en reparle dans un prochain épisode…
L’IA européenne existe-t-elle ?
Voilà donc la vraie morale de ce premier épisode : en trois jours, un seul courrier d'un pays supposément allié a suffi à débrancher l'Europe. Pas une cyberattaque, pas une guerre. Une lettre. Et les dirigeants européens, pour l'essentiel, ont immédiatement supplié qu'on les rebranche.
Mais cette dépendance ne commence pas à Évian le 17 juin, ni dans le bureau ovale de Donald Trump quelques jours plus tôt. Elle prend racine bien plus en amont : avec les puces qui font tourner ces modèles, dans les data centers qui les hébergent, construits grâce aux minéraux critiques qu'on extrait à l'autre bout du monde. Fable 5 n'est que la partie visible de l'iceberg de notre vassalité numérique. Et jusqu'ici, nous fermons les yeux, fiers de nos quelques champions européens. Comme si le vent méditerranéen du Mistral pouvait nous préserver des dangers de l'Atlantique Nord. Sans ouvrir les yeux, sans examiner chaque maillon de la chaîne de valeur de l'IA, notre souveraineté est tout aussi artificielle que l'intelligence de nos assistants quotidiens.
C'est cet iceberg, que je vais sonder avec vous cet été. Chaque vendredi matin, je vous propose un nouvel épisode pour plonger dans les profondeurs de notre dépendance et débusquer, à chaque fois, le champion européen qui s'y cache ou qui nous fait cruellement défaut.
La semaine prochaine, on attaque par les fondations, là où tout commence, dans les data centers : ces hangars géants, fiévreux et assoiffés d'électricité. Dans ce domaine, la France détient déjà plusieurs cartes maîtresses et un champion en pleine croissance. Je vous laisse deviner lequel…
À vendredi prochain sur Max Europe !
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