Le 12 juin 2026, une simple lettre du gouvernement américain a suffi à couper l'accès de l'Europe, et du monde entier au passage, aux modèles Fable 5 et Mythos 5 d'Anthropic. Depuis le 30 juin, ces deux modèles – tellement dangereux, paraît-il, qu'on se croirait à deux doigts de l'AGI – sont de retour, sous haute surveillance : Washington a imposé aux laboratoires d'IA toute une série d'exigences sur la distribution de leurs prochains modèles. Mais si la prochaine fois, le kill switch était définitif ?
Pour ne plus subir les décisions de Washington ou de Pékin, il nous faut construire, de toute urgence, les infrastructures d'une IA européenne souveraine. D'après Arthur Mensch, le patron et cofondateur de Mistral, il ne nous reste plus que deux ans. Tic tac.
Le coût de l’inaction, toujours selon Mensch, est d’abord géopolitique :
« Dans un monde où on importerait la totalité des services numériques des États-Unis, on n’aurait pas de levier pour agir sur eux. »
Il est ensuite économique, évidemment :
« Si nous importons […] une technologie non européenne, alors notre déficit commercial augmentera […] ; cette somme partira et sera investie dans la R&D ailleurs qu’en France et en Europe. »
Alors cette semaine, dans Souveraineté artificielle, on explore la partie la plus immergée de l'iceberg – parfois au sens propre, vous verrez – des infrastructures de l'IA : les data centers.
Ces quinze dernières années, on nous a vendu le confort d'un beau nuage, le cloud, pour ne plus rien stocker ni exécuter sur nos devices. Mais ce gros cumulus ne flotte nulle part. Nos requêtes s'exécutent dans des hangars géants, brûlants, construits près des grandes villes au plus proche des câbles sous-marins par lesquels transite l'internet mondial : là où le foncier s’arrache. Et encore, les data centers dédiés aux cloud, c’est déjà l’ancien monde. La construction et la consommation des data centers dédiés à l’IA n’a plus rien à voir. On a changé d’ordre de grandeur.
Parce qu'avant d'être une prouesse technologique et statistique, l’IA est une affaire de ressources physiques : de l'électricité, de l’air, de l'eau, de l'acier. du cuivre et du foncier.
La production et le contrôle de l’accès à ces ressources physiques c’est donc la première bataille que l’Europe doit mener pour construire une infrastructure IA souveraine. Et sur le papier, l'Europe a tout pour gagner cette bataille ! Une électricité abondante et décarbonée. Un climat qui refroidit gratuitement. Des champions industriels. Et pourtant, à chaque étape, quelque chose se dérobe : l'atout se retourne, la valeur file ailleurs, la dépendance resurgit. Comment un continent doté d’autant de ressources peut-il se retrouver aussi vulnérable sur son propre territoire, avant même de produire son premier token ? J’ai mené l’enquête et je vous explique tout dans ce second épisode de Souveraineté artificielle.
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Entraînement et inférence : les deux vies d'une IA
Un mot, avant d'aller plus loin. Deux, même : entraînement et inférence. Ce sont les deux vies d'un modèle. Et ce sont elles qui déterminent où les laboratoires d'IA et les hyperscalers construisent leurs data centers.
La première vie d’un modèle, c'est l’entraînement. C’est la phase pendant laquelle on le créé, en lui faisant avaler des montagnes de données, sur des milliers de puces qui tournent jour et nuit pendant des semaines. L’entrainement consomme des quantités folles d'électricité, mais a un avantage : il peut se faire n'importe où. Comme les utilisateurs n’interagissent pas encore avec le modèle pendant cette phase, la proximité avec les grandes villes et les câbles internet a peu d’importance.
Pour construire un data center destiné à l'entraînement, on cherche de l'électricité abondante, bon marché, là où le foncier est abordable. Ces data centers comptent des centaines de milliers de puces, regroupées en clusters qu'il faut alimenter avec des gigawatts d'électricité. Et aujourd'hui, 75 % de la puissance de calcul mondiale est basée aux États-Unis. Les projets Colossus dans le Tennessee (2 GW), Stargate au Texas (1,2 GW) ou Hyperion en Louisiane (jusqu'à 5 GW) donnent le vertige.
L'Union européenne a promis 20 milliards d'euros pour financer jusqu'à cinq gigafactories d'IA, capables d'entraîner les futurs modèles européens. Mais l'appel à projets a déjà été repoussé deux fois. Et le plus gros chantier concret, un campus d'1,4 gigawatt près de Paris porté par Mistral – on en reparle plus bas – ne sortira pas de terre avant 2028. Donc pour l’entraînement, l’Europe n’est même pas encore dans la bataille. Elle espère y entrer, d’ici la fin de la décennie. Pile avant l’ultimatum d’Arthur Mensch, ou juste après…
La seconde vie d'un modèle, c'est l'inférence. C'est le moment où l'utilisateur final – nous – interagit avec le modèle. Chaque fois que vous posez une question à un assistant, chaque fois qu'un agent exécute une tâche, c'est de l'inférence. Le modèle réfléchit, sur la base de son entraînement, effectue quelques recherches si nécessaire, puis répond.
Et là, tout change. Parce que pour un data center optimisé pour l'inférence, chaque milliseconde compte : vous n'allez pas attendre que votre réponse traverse l'Atlantique depuis un data center américain perdu dans le Texas. Il faut que le calcul se fasse près de chez vous : en ville ou juste à côté, à proximité des grands hubs où arrivent les câbles sous-marins. L'inconvénient : c'est là que le foncier et l'eau coûtent le plus cher.
Pendant des années, c'est l'entraînement qui a défini la bataille de l'infrastructure : la course à la puissance de calcul, pour créer les modèles les plus intelligents, en espérant atteindre l'AGI. Mais en 2026, l'inférence a dépassé l'entraînement en besoin de puissance de calcul. Parce que l'usage se démocratise à grande vitesse, quand les progrès d'un modèle à l'autre, eux, se réduisent. Résultat : la majorité des data centers au service des Européens devront être construits sur le sol européen, près des grandes villes, à proximité des câbles sous-marins. C'est-à-dire là où nos réseaux électriques sont déjà les plus saturés.
L'électricité : l'atout gâché de l’IA européenne
C’est le besoin vital de l’IA. L’entraînement et l’inférence des modèles exigent une électricité abondante, pilotable, bon marché et – objectifs climatiques de l'UE obligent – la plus décarbonée possible. Un cahier des charges exigeant, où chaque critère dessine un champion différent :
- Abondante. Pour l'UE et le Royaume-Uni réunis, la demande électrique des data centers pourrait passer d'environ 100 TWh en 2022 à une fourchette de 150 à 287 TWh d'ici 2030. Pour vous donner une idée, le haut de la fourchette dépasse la consommation électrique annuelle de l'Espagne (248 TWh). En volume, l'Allemagne domine : ses data centers ont consommé environ 20 TWh en 2024, soit 4 % de son électricité. Le Royaume-Uni suit, avec près de 13 TWh, mais pour 4 % lui aussi. La France complète le podium avec environ 11 TWh, mais pour seulement 2 % de sa consommation.
- Pilotable. C'est l'attrait principal de l'énergie nucléaire, face aux énergies renouvelables intermittentes solaire et éolienne. L'atome produit une puissance stable, ininterrompue : exactement ce qu'exige un data center, dont les serveurs tournent sans jamais s'arrêter pendant des semaines. L'Allemagne, elle, reste dépendante de ses centrales à charbon et à gaz pour compléter ses énergies renouvelables intermittentes.
- Bon marché. C'est là que ça se complique. Produire un mégawattheure nucléaire coûte à la France environ 60 euros. Sauf que le prix de vente, lui, obéit à une règle européenne, le merit order : chaque heure, on classe les centrales de la moins chère à la plus chère puis on les appelle dans cet ordre jusqu'à couvrir la demande. Ensuite, le prix de vente de l'ensemble de la production est indexé sur celui de la centrale qui a produit le dernier mégawattheure nécessaire pour satisfaire la demande. Aux heures de pointe, cette dernière centrale est presque toujours une centrale à gaz, dont le mégawattheure se vend environ 90 euros. Résultat : la France produit une électricité bon marché, mais est ensuite obligée de la revendre au prix, bien plus élevé, de celle issue centrales à gaz. En 2022, quand le gaz s'est envolé avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le mégawattheure a même dépassé 700 euros.
- Décarbonée. L'avantage va naturellement aux énergies renouvelables, très développées au Danemark, en Espagne ou au Portugal. Mais sur ce critère, le nucléaire français conserve théoriquement son atout, étant lui aussi décarboné. Sauf que l'Allemagne, longtemps hostile au nucléaire, a bataillé pendant vingt ans pour l’exclure des aides financières de l'UE. Conséquence de ce bras de fer du « couple » franco-allemand : un financement du nucléaire fragilisé pendant plusieurs années et une incertitude réglementaire au moment où les constructeurs de data centers ont cherché à accélérer leurs projets. En mai 2025, Paris et Berlin ont enfin signé une trêve pour traiter l’énergie nucléaire et les énergies renouvelables à égalité.
À l'échelle du continent, l'électricité de gros européenne (~90 €/MWh) coûte en moyenne deux fois plus cher qu'aux États-Unis (~45 €/MWh). C'est le gaz de schiste, très abondant dans le sol américain, qui tire les prix vers le bas. Mais au prix d'une électricité bien plus carbonée. Alors que le nucléaire français, s'il n'était pas vendu au prix des centrales à gaz européennes, se rapprocherait de son coût réel : environ 60 €/MWh. Au Sommet de l'IA, en février 2025, Emmanuel Macron lançait son « Plug, baby, plug » en réponse au « Drill, baby, drill » de Donald Trump. Sauf que l'Europe se plug en partie au prix du drill américain ou qatari qu’elle doit importer à prix fort. L’atout nucléaire français pour l’Europe est neutralisé par le marché de gros de l’électricité carbonée européenne.
Le raccordement au réseau : le vrai frein des data centers européens
Imaginons que l'Europe joue toutes ses cartes énergétiques à la fois : nucléaire pilotable, renouvelable décarboné, prix de gros compétitif. Elle pourrait alors alimenter en électricité ses data centers souverains à bas coût. Mais encore faut-il pouvoir acheminer toute cette électricité. Et c'est là qu'apparaît le vrai verrou européen : pas dans les centrales, mais dans le réseau.
Car dans les grands hubs européens – Francfort, Londres, Amsterdam, Paris et Dublin, les FLAP-D – un data center doit attendre entre sept et dix ans (parfois jusqu'à treize) pour être raccordé au réseau. Pas pour être construit. Juste pour être branché à la source d'énergie indispensable à son fonctionnement. Aujourd'hui, les FLAP-D concentrent près de 62 % de la capacité des data centers européens. Et comme leur puissance a déjà doublé en six ans, leur réseau ne tient plus. Pour y faire face, certains ont dû prendre des mesures drastiques : Dublin a gelé les nouveaux raccordements jusqu'en 2028, les Pays-Bas et Francfort jusqu'en 2030.
C'est pour cette raison que les nouveaux data centers sont construits ailleurs, où le réseau a encore de la marge et où le raccordement peut être plus rapide : dans les pays nordiques, Espagne, Italie, Pologne, Portugal. D'ici 2035, la moitié de la capacité des data centers européens se trouvera hors des hubs historiques FLAP-D.
Et pendant ce temps, l'Europe décroche : en dix ans, elle est passée de 25 % de la capacité mondiale des data centers à moins de 15 % aujourd'hui. Alors on continue de construire, mais on a pris du retard. Définitivement ? Peut-être pas. Car l'électricité n'est pas le seul élément indispensable à un data center…
Le free cooling : l'atout des data centers nordiques
Un data center, c'est un radiateur géant : presque toute l'électricité qui alimente ses serveurs ressort en chaleur. Et cette chaleur, il faut l'évacuer en permanence pour éviter que ses puces, très coûteuses, surchauffent et finissent par griller. Le refroidissement représente jusqu'à 30 à 40 % de la facture d'électricité d'un data center. Soit presque autant que l'énergie dédiée au calcul lui-même.
Donc la question que se posent tous les constructeurs de data centers, c'est comment refroidir ces hangars brûlants à moindre coût ?
Car si pour les data centers dédiés au cloud, équipés de CPU classiques, un bon flux d'air climatisé suffisait, les GPU de l'IA changent la donne : on passe de 10 à 20 kilowatts par rack de serveurs à plus de 120. Et six fois plus d'électricité dans le même rack dégage une chaleur que l'air ne peut plus évacuer. Il faut alors amener le liquide de refroidissement directement au contact des processeurs. On appelle ça le direct-to-chip. C'est devenu le nouveau standard des data centers IA. Et pour les puces les plus avancées – donc les plus chaudes – on va carrément jusqu'à les plonger dans un bain de liquide. Quand je vous parlais de la partie immergée de l'iceberg…
La solution la moins chère pour refroidir toutes ces puces ? Laisser faire la nature. Et sur ce terrain, les pays nordiques partent avec une longueur d'avance : en Suède, en Norvège et en Finlande, le climat offre jusqu'à 8 000 heures de refroidissement gratuit par an, sur les 8 760 que compte une année. On appelle ça le free cooling : pendant qu'un data center en France ou en Espagne consomme de l'électricité pour générer du froid, un data center suédois ouvre la fenêtre. Ou s'installe carrément au bord des mer Baltique.
C'est pour ça que les nouveaux projets de data centers européens migrent vers ces pays : un réseau pas encore saturé, du foncier abondant et un refroidissement gratuit. Meta a construit un data center géant à Luleå, en Suède, à une centaine de kilomètres du cercle polaire. Google en a installé un dans une ancienne papeterie finlandaise, refroidi à l'eau de mer. Et la Norvège a converti une ancienne base souterraine de l'OTAN, rafraîchie elle aussi par l'eau d'un fjord à proximité.
L’eau potable : le prochain conflit d'usage des data centers européens
Sur le reste du continent européen, où il ne fait pas assez froid dehors, il faut de l'eau. Beaucoup d'eau. Le refroidissement des puces par évaporation consomme des millions de litres… qu'il faut partager avec les humains ! PAR08, le plus gros data center de France, construit par l'américain Digital Realty à La Courneuve, près de Paris, engloutit près de 250 000 mètres cubes d'eau par an. Et cette eau est puisée dans le circuit d'eau potable de Saint-Denis : une zone sujette aux sécheresses depuis 2003, sans plan de restriction en cas de pénurie.
Multipliez ça par les centaines de data centers que l'Europe va devoir construire pour bâtir son infrastructure souveraine, et vous obtenez un conflit d'usage explosif. En pleine sécheresse, à qui va l'eau : aux data centers, aux cultures nourricières (avec ou sans mégabassines), aux golfs, aux piscines privées ou publiques, ou au robinet des habitants ?
La chaleur fatale : l'arme fatale pour désamorcer la guerre hommes-machines
Au-delà des périodes de sécheresse, en hiver notamment, l'Europe a une autre carte à jouer. Parce que cette chaleur qu'on évacue à grands frais, que les ingénieurs appellent la chaleur fatale, on peut aussi la récupérer pour chauffer la ville.
L'exemple le plus parlant est, à nouveau, à Saint-Denis, où rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. La chaleur dégagée par les serveurs du data center Equinix (opéré, là encore, par un Américain) est récupérée à 28 degrés, puis remontée à 65 degrés pour être injectée dans le réseau de chauffage urbain. Elle chauffe le Centre aquatique olympique des JO 2024 et l'équivalent de 1 500 logements du quartier. Le tout en évitant de rejeter 1 800 tonnes de CO₂ par an.
Et les exemples similaires se multiplient à travers l'Europe. À Helsinki, à Stockholm, à Copenhague, des data centers réchauffent des quartiers entiers. Depuis 2023, une directive européenne oblige même les nouveaux projets de data centers à étudier comment réutiliser leur chaleur fatale. De l'autre côté de l'Atlantique, les data centers américains perdus dans des déserts quasi inhabités se contentent de la rejeter dans l'air… Cette chaleur fatale pourrait bien devenir une arme fatale : dans la bataille pour une infrastructure européenne souveraine, comme dans celle, à venir, du partage des ressources entre humains et machines. Ce qu'il prend en eau l'été, le data center le rend en chaleur l'hiver.
Le cuivre : le métal de l'IA raffiné par la Chine
On a parlé d'électricité, de réseau, d’air frais, d’eau potable et de chaleur fatale. Mais avant même d'allumer un serveur, un data center, c'est d'abord un bâtiment parcouru de cuivre. Du cuivre partout : dans les câbles, les alimentations, les systèmes de refroidissement. Comptez entre 25 et 30 tonnes de cuivre par mégawatt installé. Si on reprend PAR08, le plus gros data center de France avec ses 120 mégawatts, c'est donc plus de 3 000 tonnes de cuivre : environ trois fois ce que la SNCF recycle sur tout son réseau ferroviaire en un an.
Le problème, c'est que le cuivre devient rare. Entre les data centers, les voitures électriques et les panneaux solaires, la demande explose. Les mines existantes et celles en construction ne couvriront plus que 70 % des besoins mondiaux d'ici 2035. Donc le prix du cuivre s'envole : +40 % sur la seule année 2025.
Même si les mines de cuivre sont réparties un peu partout sur le globe, la vraie dépendance est concentrée dans le raffinage chinois, qui représente près de la moitié de la production mondiale de cuivre prêt à l'emploi.
L'acier : ArcelorMittal, le champion européen fragilisé
Enfin, le squelette d'un data center, de ses charpentes aux racks des serveurs, c'est principalement de l'acier. Et s'il y a bien un domaine où l'Europe tient son rang, c'est celui-là. ArcelorMittal est le deuxième sidérurgiste mondial. Sauf que cette industrie, gourmande en énergie, est justement fragilisée par le prix peu compétitif de l'électricité européenne… Un nouvel atout pour le continent, gâché par le prix de l'électricité européenne.
Puissance de calcul : l’électron européen au service du token américain
Récapitulons. Sur le papier, l'Europe a de nombreux atouts pour rattraper son retard dans la construction d'une infrastructure souveraine : une électricité abondante et décarbonée, un refroidissement naturel, une réutilisation ingénieuse de la chaleur fatale, un champion de l'acier. Pour y parvenir, elle devra aussi relever des obstacles bien réels : un prix artificiellement élevé de l'électricité, un réseau souvent déjà saturé, une consommation d'eau potable sous haute tension et une dépendance au cuivre chinois.
Et pourtant, si je vous disais que depuis le début, la bataille est ailleurs ?
Parce que Digital Realty, le constructeur américain qui exploite déjà une centaine de data centers en Europe, n'est pas une exception. Les trois géants américains – Amazon, Microsoft et Google – captent à eux seuls près de 70 % du marché du cloud en Europe. Et ils ne compte pas s'arrêter en si bon chemin : rien qu'en 2024, ces hyperscalers ont annoncé plus de 50 milliards d'euros d'investissements sur le continent. Ils développent leur puissance de calcul sur notre sol, avec notre électricité et notre eau potable.
Cette transformation « des électrons en tokens », qu'Arthur Mensch identifie comme l'étape la plus rentable de la chaîne de valeur de l'IA, c'est justement celle que nous cédons aux Américains. Le patron de Mistral l'a résumé sans détour :
« Si l'Europe se contente de fournir l'énergie, 90 % de la valeur partira ailleurs. »
Alors, est-ce que finalement, l'Europe a déjà perdu ?
Non.
Des acteurs européens résistent. D'abord Scaleway, la filiale cloud du groupe français Iliad (le groupe fondé par Xavier Niel), qui opère l'un des plus gros clusters IA de France. Le tout dans un data center en free cooling, où Mistral entraîne justement une partie de ses modèles. Un bâtiment français, un opérateur français, pour un modèle frontière français, avec une empreinte carbone limitée. Mistral, toujours lui, vient d'ouvrir son propre méga-cluster d’IA à Bruyères-le-Châtel, dans l'Essonne. Un data center opéré là aussi par une entreprise française, Eclairion, et financé par des banques européennes menées par Bpifrance.
Data centers européens : souverains dans le bâtiment, vassaux dans les puces
Mais la souveraineté de l'IA européenne ne s'arrête pas aux constructeurs et aux opérateurs de data centers…
Car ces deux projets tournent avec des puces Nvidia américaines. À Bruyères-le-Châtel, ce sont 13 800 processeurs dessinés en Californie qui entraînent les modèles « souverains » de Mistral. Et ce n'est pas qu'un détail technique. Depuis 2022, Washington interdit à Nvidia de vendre ses puces les plus avancées à la Chine. Rien ne garantit que l'Europe ne subira pas, un jour, le même sort, comme avec Fable 5. Après le kill switch du modèle, celui de la puce.
C'est pour ça que Scaleway a décidé d'aller encore plus loin. Il y a un mois, au salon VivaTech, l'entreprise a annoncé un partenariat pour intégrer dans ses data centers la puce d'inférence du français Vsora : Jotunn8.
Car c'est là que se jouera la prochaine bataille de l'IA européenne et notre prochain épisode : celle des puces.
À première vue, celles du géant américain Nvidia dominent le monde entier. Sauf que le talon d'Achille de Nvidia, lui, est bien européen : une « petite » entreprise néerlandaise nommée ASML, sans qui aucune de ces puces ne pourrait exister.
À dans deux semaines !
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