Vous êtes en train de commander un matcha latte dans votre café préféré, mais au moment de payer, la transaction est refusée. Ce n’est pas un bug : vous venez seulement d’être banni des réseaux de paiements Visa et Mastercard, par lesquels transitent 90% des paiements par carte au sein de l’Union européenne.

Ce cauchemar, c’est déjà celui que vivent six juges et procureurs de la Cour Pénale Internationale (CPI), basée à La Haye aux Pays-Bas, après avoir été sanctionnés en 2025 par l’administration Trump. C’est peut-être aussi le scénario auquel nous devons nous préparer si les États-Unis excluaient l’Europe de ces réseaux de paiement, ou en augmentaient brutalement le coût d’utilisation, en pleine négociation de tarifs douaniers par exemple.

C’est donc pour briser ce duopole américain que la Commission européenne et la Banque centrale européenne (BCE) travaillent depuis 2021 à la création de l’euro numérique et d’un porte-monnaie virtuel. En parallèle, la riposte du côté des banques privées européenne est déjà une réalité avec le lancement fin 2024 du service de virement instantané Wero, qui vient de franchir le cap des 50 millions d’utilisateurs et se lance dans le paiement en ligne et en magasin.

Dans cette édition, je vous explique d'abord comment Visa et Mastercard ont réussi à imposer leur duopole en Europe, le danger que cette dépendance représente pour notre vie privée et notre souveraineté bancaire, et pourquoi les commerçants eux-aussi s’en plaignent de plus en plus. Puis je vous raconte le développement des deux alternatives européennes : l’euro numérique et Wero.

Visa et Mastercard, une menace pour notre vie privée et notre souveraineté bancaire

L’avantage principal d’une carte de paiement c’est de protéger notre argent, contre le risque de vol ou de perte, en évitant de transporter du cash en permanence. En trois décennies, les commerces acceptant uniquement les espèces sont devenus une exception, voire une anomalie.

Mais le prix à payer de cette sécurité, c’est notre vie privée : contrairement aux billets ou pièces tendus au commerçant, les données de nos transactions par carte (montant, lieu, date, type de commerce) sont systématiquement enregistrées, puis analysées et parfois monétisées : car ces transactions bancaires révèlent nos opinions politiques, notre santé, nos loisirs, nos vices, ou encore nos déplacements.

En utilisant des cartes de paiement Visa et Mastercard, toutes ces transactions sont stockées sur des serveurs soumis aux lois américaines. Le Cloud Act en particulier – dont on reparlera souvent sur Max Europe – offre à l’administration américaine et à ses agences de renseignement un accès quasi illimité à ces données.

Plus grave encore que l’espionnage de nos paiements quotidiens : le président des États-Unis – auquel on peut faire confiance un mandat sur deux – peut sanctionner par un simple décret n’importe quel individu ou entreprise en Europe. Une fois ciblées par la Maison-Blanche, ces personnes sont, notamment, immédiatement bannies des réseaux de paiement Visa et Mastercard. C’est ce qui est arrivé au juge français de la CPI, Nicolas Guillou, sanctionné avec huit de ses collègues par Donald Trump en 2025 pour avoir autorisé des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant. Dans un entretien pour Le Monde, il raconte son nouvel enfer quotidien :

« Ces sanctions touchent l’ensemble des actes de ma vie quotidienne. Elles interdisent à toute personne physique ou morale américaine, tout individu ou toute entreprise, ainsi que leurs filiales à l’étranger, de me fournir des services. […] tous les systèmes de paiement sont américains – American Express, Visa, Mastercard. Du jour au lendemain, on se retrouve sans carte bancaire, et ces entreprises ont un quasi-monopole, en tout cas en Europe. » – Nicolas Guillou

En 2022, quelques jours après le début de l’invasion russe en Ukraine, Visa et Mastercard ont suspendu tous les paiements en Russie : les cartes Visa et Mastercard émises par des banques russes sont devenues instantanément inutilisables à l’étranger et les cartes étrangères ne fonctionnaient plus en Russie.

Si la sanction contre les juges et procureurs de la CPI peut nous paraître injuste, et celle contre la Russie, justifiée, cela confirme seulement la puissance de l’outil de coercition dans les mains de l’administration américaine. Dans le nouvel ordre mondial qui se dessine à coups de tarifs douaniers et vu l’état de la relation transatlantique – dont j’ai parlé dans la précédente newsletter – disposer de notre propre réseau de paiement n’est plus une option : c’est la condition de notre souveraineté bancaire.

Visa et Mastercard, un duopole prédateur avec les commerçants et généreux avec les banques

Au sein de l’Union européenne, les deux entreprises américaines ont réussi à imposer leur duopole en se plaçant entre tous les acteurs – l’acheteur, le commerçant, et leurs banques respectives – avec la promesse de sécuriser chaque étape du paiement : authentification (SMS ou biométrique), vérification du solde du compte ou de l’autorisation de crédit, analyse comportementale. Et ça marche : le risque de fraude est devenu quasi nul, et les impayés des acheteurs ne sont plus imputés aux commerçants.

Ce service a bien évidemment un coût, que Visa et Mastercard facturent à la banque du commerçant à travers plusieurs lignes de frais :

  • Les frais de réseau : c’est le péage pour l’utilisation de leur infrastructure de paiement. Ces frais combinent une part proportionnelle (environ 0,05 % de la transaction) et des frais fixes par transaction.
  • Les frais techniques : au fil des années, les deux géants ont ajouté une multitude de frais plus ou moins justifiés, comme les frais de marque pour l’utilisation de leur logo, ou de lutte contre la fraude avec l’IA.

Ensuite, la banque du commerçant ajoute ses propres frais :

  • La commission d'acquisition : c’est la marge que la banque du commerçant s’octroie pour ses services, comme la garantie du paiement, le transfert des fonds et l’utilisation des terminaux de paiement.
  • Les frais d’interchange : c’est la commission collectée par la banque du commerçant pour être reversée à la banque de l'acheteur afin de couvrir ses risques en cas de fraude ou d’impayé de son client.

Une fois tous ces frais cumulés, la facture finale adressée au commerçant pour lui permettre d’accepter un paiement par carte Visa ou Mastercard grimpe souvent à 1 % du montant de la transaction. Ce pourcentage peut même s'envoler jusqu’à 2 % ou 3 % pour les cartes Premium ou Business.

Depuis 2015, les frais d’interchange, et seulement les frais d’interchange, sont plafonnés au sein de l’Union européenne à 0,20 % pour les cartes de débit et 0,30 % pour les cartes de crédit. Tous les autres frais et commissions restent librement imposés par Visa, Mastercard et la banque du commerçant.

Le plus frustrant pour le commerçant, c’est que ce mille-feuille de frais combinés entre les réseaux de paiement et les banques disparaît totalement sur sa facture finale et se résume à une seule ligne opaque : la commission de service. Cette opacité rend ce système très difficile à comprendre – il m'a fallu plusieurs heures – et l’identification de la part exacte qui revient à chaque intermédiaire impossible.

Et c’est bien là tout le problème : selon l’association de commerçants européens EuroCommerce, Visa et Mastercard ont augmenté leurs frais de réseau de 33 % à 47 % 2018 et 2022, sans amélioration réelle du service. En 2019, la Commission européenne a infligé une amende de 570 millions d’euros à Mastercard pour abus de position dominante et entrave à la concurrence précisément à cause de l’imposition de ces frais. Visa y a échappé de justesse en s’engageant à baisser ses tarifs.

Pire encore, et c’est sûrement le plus choquant dans ce système : comme les frais d’interchange sont plafonnés, Visa et Mastercard reversent chaque année des milliards d’euros, obtenus grâce à l’augmentation de leurs frais de réseau, aux banques européennes sous forme de bonus et de ristournes. Ces incitations financières visent à convaincre les banques de continuer à privilégier les cartes américaines au détriment des réseaux locaux, comme CB en France.

Dans cette histoire, le seul perdant c’est le commerçant pour qui le coût d’acceptation des cartes Visa et Mastercard ne cesse d’augmenter. Alors pour combattre ce duopole américain opaque et prédateur, les associations de commerçants européens multiplient les pressions auprès de la Commission européenne, en exigeant la transparence sur les marges des frais de réseau et leur plafonnement, comme pour les frais interchanges. En parallèle ils soutiennent le développement des alternatives souveraines européennes : l’euro numérique et Wero.

L’euro numérique (digital euro) : une alternative publique encore incertaine

Vingt ans après le lancement de l’euro comme monnaie unique, la Commission européenne et la BCE se sont lancées en 2021 dans un projet presque tout aussi ambitieux : la création d’un euro numérique (digital euro). L’idée est simple : chaque résident de la zone euro pourra disposer d'un porte-monnaie virtuel auprès de la BCE pour effectuer ses paiements sans contact, ses achats en ligne ou ses virements instantanés, sans aucun intermédiaire. Visa et Mastercard disparaissent tout simplement de l’équation. Petite révolution : le système permettrait également les paiements hors ligne, sans connexion internet.

Sur le papier, c’est l’alternative de rêve pour mettre fin au contrôle américain sur nos paiements. Mais ce projet progresse très lentement. Après une phase d'étude (2021-2023), la BCE a enchaîné avec une phase de préparation technique et de sélection des prestataires de deux ans (2023-2025). Toutefois, face à la dégradation de la relation avec les États-Unis, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a accéléré le vote du cadre légal de cet euro numérique par le Parlement européen prévu, initialement en juin 2026. C’est donc il y a deux semaines, le 10 février 2026, que 443 députés européens sur 720 ont voté en faveur du projet d’euro numérique. Parmi les 158 députés ayant voté contre et les 119 s’étant abstenus, on retrouve la majorité des députés du groupe parlementaire d’extrême droite des “Patriotes pour l’Europe”, qui comprend le Rassemblement National français et le parti hongrois Fidesz de Viktor Orbán. Malgré leur nom, ces patriotes préfèrent donc un duopole américain privé à une solution souveraine européenne publique. No comment.

Pendant les débats au Parlement, une des critiques légitime du projet a été la question de la confidentialité. Car la BCE disposerait alors de nos données de nos transactions. Ce n’est pas parfait, mais je préfère que l’historique de mes transactions soit protégé par les lois européennes (RGPD) au sein d’une institution publique qui ne les exploitera pas commercialement, plutôt que sur des serveurs privés soumise à l’espionnage des agences américaines avec le Cloud Act et à la commercialisation de Visa et Mastercard.

Le vote au Parlement est un vrai bond en avant vers l’implémentation de l’euro numérique comme solution européenne publique de paiement – ne gâchons pas une des rares victoires pour notre souveraineté. Toutefois, il est impossible de prédire aujourd’hui si l’expérience utilisateur du porte-monnaie virtuel de la BCE sera suffisamment convaincante pour en assurer l’adoption auprès de 450 millions d'Européens. Trois années de tests nous séparent encore de sa mise en service prévue pour 2029, soit près d’une décennie après le lancement du projet.

Wero : l’intermédiaire privé souverain en pleine explosion

En attendant l’euro numérique, une alternative privée a déjà fait son apparition fin 2024 : Wero. Contrairement au porte-monnaie virtuel de la Banque centrale européenne, Wero agit uniquement comme un intermédiaire de paiement pour envoyer et recevoir de l’argent depuis votre compte actuel. Exactement comme Visa et Mastercard, mais avec une différence capitale : le réseau est 100% européen. Wero est porté par l’EPI (European Payments Initiative), un consortium de 16 grandes banques du continent (dont BNP Paribas, Société Générale ou encore Deutsche Bank) qui ont décidé de reprendre la main sur leurs propres infrastructures pour ne plus dépendre des réseaux de paiement américains. Je suis curieux de savoir ce qui a poussé ces banques à un tel revirement : est-ce la pression politique, la colère des commerçants, ou simplement des incitations financières trop faibles de Visa et Mastercard ?

En tous cas, c’est cette promotion par les grandes banques européennes qui accélère l’adoption de Wero : le service compte déjà plus de 50 millions d’utilisateurs un an seulement après son lancement et indique être « disponible pour plus de 75 % des clients bancaires en Belgique, France et Allemagne », avant d’être lancé officiellement au Luxembourg en juin 2026. Au-delà du virement instantané entre particuliers, Wero teste actuellement le paiement en magasin et en ligne pour couvrir toutes nos transactions quotidiennes.

Seconde bonne nouvelle de cette newsletter, après le vote pour l'euro numérique : un accord historique a été signé le 2 février 2026 pour connecter Wero aux champions d’Europe du Sud (Bizum en Espagne, MB WAY au Portugal, Bancomat en Italie) et du Nord (Vipps MobilePay pour la Norvège, le Danemark et la Finlande). L’objectif ? Une compatibilité directe avec le réseau Wero pour l'Espagne, le Portugal, et l’Italie, qui sont déjà dans la zone euro, et pourront adopter la marque Wero à terme. Pour le Nord (Danemark, Norvège, Finlande), l’enjeu est seulement l’interopérabilité pour l’instant : un Danois pourra scanner un QR code Wero à Paris et son application MobilePay gérera la conversion de devise instantanément. Et vice versa. Je vous laisse colorier la carte des pays couverts en Europe avec ces nouveaux accords. Bientôt, c’est plus de 130 millions d'utilisateurs qui pourront utiliser ce réseau européen.

À vous de jouer

  • En France, si votre carte de paiement dispose du logo CB et que l'option vous est proposée lors de l'achat, c'est le moyen le plus simple de réduire les frais du commerçant et de soutenir notre souveraineté nationale.
  • Pour tous vos virements instantanés, privilégiez Wero s’il est disponible dans votre banque. Et préparez-vous à l'utiliser bientôt en magasin.
  • Pour l’Euro numérique, soutenez les députés européens qui ne s’opposent pas à son implémentation.